Pêcher littéraire

Un article de WikiMouche.

Texte de : Joan Miquel - Liste des auteurs et de leurs points de vue

Avertissement : ce texte reflète l'opinion de son auteur et uniquement celle-ci. Seul son auteur peut y apporter des modifications. Merci de lui transmettre directement vos remarques.

Sommaire

Pêcher littéraire, par Joan Miquel

C’est vraiment le dernier western. Pensez : un Etat grand comme la France, avec 800 000 habitants. Des ours, des serpents, des aigles et des truites qui rendraient ridicules le plus menteur d’entre nous. Un seul inconvénient, pour protéger ce dernier paradis terrestre, le général hiver accuse sur le thermomètre quelques –40 de nos degrés celsius. Que faire pendant les longues soirées d’hiver ? Des mouches artificielles bien sûr, mais au Montana, on aime aussi écrire.

Tout a commencé en 1964. Lorsque Richard Hugo crée le premier atelier d’écriture de Missoula (60.000 habitants), petite ville universitaire (10.000 étudiants) de Montana, il ne pouvait imaginer qu’il allait créer « l’école de Missoula », un genre littéraire que les éditeurs du monde entier rêvent de traduire et publier.

Il n’écrira lui-même qu’un seul roman (1), une excellente enquête policière qui possède tous les ingrédients du genre: l’indien, le shérif, le raciste imbécile et bien sûr la pêche. La pêche à la mouche, c’est la beauté, l’accomplissement, l’harmonie du geste et le retour aux sources, elle doit toujours se terminer par une relâche du poisson. Plus qu’un hobby pour oisif, c’est un art de vivre, une religion.

« Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche. » Ainsi commence le roman de Norman Maclean La rivière du sixième jour (2). Portée à l’écran par Robert Redford sous le titre « Au milieu coule une rivière ». C’est l’œuvre la plus connue de l’école de Missoula. Mais nul n’est allé aussi loin dans le mélange religion-pêche à la mouche que David James Duncan (3). Son héros est déchiré entre un père moucheur et une mère préférant les appâts naturels, une horreur. Il fuira la mésentente conjugale pour vivre au milieu des bois sur les berges d’une magnifique rivière à truite. C’est en poursuivant l'une d’elle, immense, qu’il remontera jusqu’à la source et retrouvera l’harmonie et la plénitude intérieures.

Il ne faut pas vivre obligatoirement au Montana pour faire partie de l’école de Missoula. Vivant à plus de 1.500 kilomètres de là, au cœur du Michigan, Jim Harrisson, est reconnu comme le chantre même de cette école: il aime la bonne chère, les boissons fortes, la nature sauvage et bien sûr il est passionné de truites et de mouches artificielles. Ses héros se démènent dans un monde qui les dépasse toujours, et les entraîne malgré eux vers la violence et la mort. Les seuls moment d’apaisement qui permettent au lecteur de respirer, ce sont ses descriptions de parties de pêche. Son chef-d’œuvre incontesté Légendes d’automne (4) a été porté avec succès à l'écran.

Toujours la pêche et toujours l’indien. L’indien, chacun le porte en soi, peu importe la couleur de la peau, il ne faut jamais le renier. Lorsqu’il essaie de le faire, l’homme court à sa perte et entraîne le monde avec lui. Il ne faut faire qu’un avec la nature et les grands espaces. Un des premiers élève de l’école littéraire de Missoula fut James Welch, un Amérindien blackfeet. Il racontera la bataille de Litlle Big Horn (5), comme les indiens qui l’ont vécu et la vivent encore aujourd’hui. Son dernier roman (6) nous plonge dans le choc des civilisations, amérindienne et européenne, en suivant le voyage initiatique d’un groupe de sioux en France. Je n’ai jamais lu de descriptions de la ville de Marseille aussi belles et aussi poignantes.

James Welch sera le modèle littéraire de toute une génération de jeunes écrivains amérindiens. Le plus prometteur d’entre eux étant sans aucun doute le jeune Sherman Alexie, plus d’une douzaine de romans à son actif dont deux seulement sont traduits en français (7). Je ne serais pas étonné de le voir, dans quelques années couronné par le prix Nobel de littérature. Des romans sombres et menaçant, qui tournent autour de la réserve misérable et sans espoir des indiens Spokane, lieux de naissance de l’auteur. Il est a la littérature amérindienne ce que Tony Morrisson (prix Nobel 1993) est à la condition féminine des noires américaines.

L'un de mes préférés, spécialiste du roman noir, est James Lee Burke (son héros est shérif en Louisiane ou loue du matériel de pêche dans les bayous des cajuns. Tout comme son personnage, l’auteur vit entre les marais de son enfance et le Montana qui l’a adopté. Chaque enquête, passionnante, laisse son héros plus brisé que la précédente. C’est la présence de sa fille adoptive qui le ramène chaque fois à la vie, et ils partent tous les deux se ressourcer à la pêche.

Enfin Thomas McGuane, dont on vient de traduire et publier le tout dernier recueil, ses mémoires de pêcheur (9). A l’inverse de ce qu’affirme la "quatrième de couverture", à ne pas lire si vous n’êtes pas vous même un « fou de pêche au fouet ». Tous ses autres romans, très cow-boy moderne, sont à mettre entre toutes les mains. Beaucoup d’indiens mais peu de femmes, trois ou quatre, dont Jamie Harrisson (10) deux de ces romans sont publiés en Série Noire.

Il existe en tout plus d’une cinquantaine d’auteurs que l’on classe dans ce genre littéraire. Parmi eux, le père incontesté du roman noir américain, Dashiell Hammett. Un de ses romans se passe au Montana (11), pendant une révolte de mineurs. Ce qui vaudra à son auteur les pires tracasseries de la part du sénateur Mc Carthy, de sinistre mémoire.

J’allais oublier l'une des constantes de l’école de Missoula : le sentiment qu’en arrivant en Amérique, le Blanc a découvert le paradis sur terre, et encore une fois, il a tout gaché...

Divers

Références :

  • 1. La mort et la belle vie, de Richard Hugo (Ed: 10/18)
  • 2. La Rivière du sixième jour, de Norman Maclean (Ed : DeuxTemps tierce)
  • 3. La vie selon Gus Orviston, de David James Duncan (Ed : 10/18)
  • 4. Légendes d’automne, de JIm Harrisson (Ed: 10/18)
  • 5. C’est un beau jour pour mourir, de James Welch (Ed : Albin Michel)
  • 6. A la grâce de Marseille James Welch (Ed: 10/18)
  • 7. Une saison pour la peur, de (ed: Rivage Noir)
  • 8. Indian Blues, de Sherman Alexie (ed: 10/18) et Indian killer, de Sherman Alexie (10/18)
  • 9. Intempéries, de Thomas MacGuane (Le Cherche Midi Editeur)
  • 10. La crête des fous, de Jamie Harrison et Retour au pays chez NRF série noire.
  • 11. La moisson rouge, de Dashiell Hammett (ed : Folio), reconnu comme le premier roman policier américain.

Web

http//ecrivainsmontana.free.fr, pour en savoir plus sur l’école de Missoula et ses écrivains.

Evénements

Chaque année la ville de Saint-Malo organise une manifestation littéraire qui réserve une grande place aux écrivains de l’école de Missoula, ville jumelée avec Saint-Malo.